28 mars 2008
La presse européenne réagit à la visite de Sarkozy à Londres
"A première vue, le duo d'aujourd'hui a aussi de quoi poser problème : l'extraverti Nicolas Sarkozy face à l'austère Gordon Brown", affirme Guillaume Goubert.
"Mais, d'ores et déjà, il y a cette complémentarité paradoxale entre un homme de droite assez interventionniste et un homme de gauche plutôt libéral. S'ils savent conjuguer leurs qualités, ils pourront faire progresser plusieurs grands dossiers.
Par exemple celui de la défense européenne. La capacité du continent à assurer lui-même sa sécurité ne pourra pas s'affirmer sans une entente étroite entre les deux pays.
Londres conserve sa 'relation spéciale' avec les Etats-Unis, Paris garde son image d'allié rebelle de Washington.
C'est entre les deux que passe le chemin d'une Europe adulte sur le plan militaire. Ni inféodée, ni affrontée aux États-Unis." La Croix - France(26.03.2008)
Dominique Moïsi, conseiller spécial de l'Institut français des relations internationales (IFRI) et Sir David Manning, ancien ambassadeur de Grande-Bretagne aux Etats-Unis, relèvent que les "les sommets, comme la familiarité, peuvent facilement générer du mépris.
Les promesses faciles sont vite oubliées. Les projets annoncés avec fracas se révèlent non réalistes. Nous espérons que le sommet franco-britannique de cette semaine sera différent et qu'il mettra en oeuvre des projets qui oeuvreront pour le bien de la France, de Grande-Bretagne, ainsi que celui de l'Europe et de la relation transatlantique. ...
Tous deux [Sarkozy et Brown] sont gênés par des différences franco-britanniques héritées du passé, provoquées par le conflit irakien. Chacun d'entre eux, à sa manière, semble incrédule lorsqu'il s'agit d'Europe. Mais ces deux pays influents sont en fait inséparables en matière de politique étrangère, que l'on parle de l'Afghanistan, des Balkans ou du besoin de définir une approche commune à l'égard de la Chine ou de la Russie de Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev." Financial Times - Royaume-Uni(26.03.2008)
Pour le quotidien "Der Tagesspiegel" , la visite de Nicolas Sarkozy à Londres est une occasion "d'accepter le passé tel qu'il est" et non comme un événement faisant concurrence aux relations franco-allemandes. "Comme pendant sa visite aux Etats-Unis en novembre dernier, Nicolas Sarkozy souhaite, à Londres, prendre un nouveau départ politique avec un partenaire en froid avec la France à cause de la guerre en Irak.
Mais cela ne signifie pas nécessairement que les relations politiques européennes entre le président français et le Premier ministre britannique Gordon Brown vont entrer dans une nouvelle ère.
Il est vrai que la chancelière Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont un regard plus objectif sur les relations franco-allemandes que leurs prédécesseurs. Nous avons pu le constater à l'occasion du différend sur l'Union pour la Méditerranée.
Mais cela n'y change rien : Londres accueillera toujours les prochaines initiatives en faveur de l'UE avec plus de scepticisme que Berlin ou Paris." Der Tagesspiegel -Allemagne(26.03.2008
Barbara Klimke analyse les raisons de "l'offensive de charme" de Nicolas Sarkozy en Grande-Bretagne. "La France dépend de la Grande-Bretagne pour ses projets de stratégie militaire. Pour ceux-ci, le vieil axe franco-allemand, éprouvé et largement institutionnalisé, ne suffit plus.
D'autant que les relations entre les deux pays ne sont pas au beau fixe après les bisbilles sur l'Union pour la Méditerranée. Certes, la coopération des deux pays est encore d'actualité pour la construction de centrales nucléaires, mais les problèmes mondiaux, comme le réchauffement climatique ou le terrorisme, ne sont pas de ceux que l'on règle seul ou bilatéralement.
Sarkozy (...) veut rompre un tabou national et développer l'implication militaire de son pays au sein de l'OTAN, ce qui était impensable depuis de Gaulle, et ce qui est largement controversé en France.
En contrepartie, Sarkozy exigera un engagement plus prononcé de l'UE lors des missions de défense à venir. Il aura sans doute plus de mal à convaincre un Gordon Brown plutôt eurosceptique que la chancelière allemande, Angela Merkel". Allemagne - Berliner Zeitung(28.03.2008)
Le quotidien ABC rappelle que par le passé, l'entente franco-britannique "a toujours donné de bons résultats lorsqu'elle fonctionnait à plein rendement. (...) Le rapprochement que l'on a constaté au cours des derniers jours (...) constitue donc une bonne nouvelle.
Surtout si elle permet un dessin plus équilibré et multilatéral des relations transatlantiques après l'élection présidentielle nord-américaine de novembre. Et elle peut aussi offrir une plus grande stabilité pour le fonctionnement interne d'une UE qui ne cesse de montrer ses faiblesses et qui ne peut pas cacher qu'elle a besoin d'une impulsion pragmatique pour l'aider à dépasser le stade actuel de paralysie institutionnelle. (...) Dans ce sens, la proposition d'incorporer la France à la structure militaire de l'OTAN et l'offre d'envoyer un contingent d'élite en Afghanistan sont des faits importants à prendre en compte si les deux pays veulent faire face avec efficacité aux nombreux failles ouvertes dans la sécurité de l'Occident après le 11 septembre." Espagne - ABC(28.03.2008)
Le journaliste Con Coughlin se montre sceptique face à la promesse de Nicolas Sarkozy d'envoyer des renforts supplémentaires en Afghanistan pour soutenir l'OTAN. "Depuis que Charles de Gaulle a retiré les forces françaises de l'Otan en 1966, la position française a été que tout déploiement militaire que la France entreprend à l'étranger doit se faire sous un commandement français. (...)
Si M. Sarkozy est réellement sérieux au sujet du renforcement de l'engagement militaire français en Afghanistan, il le fera seulement dans les conditions voulues par la France. (...) Soudainement, le grand geste de M. Sarkozy ne semble finalement pas si noble.
L'OTAN a peut-être désespérément besoin de davantage de troupes, mais pas à n'importe quel prix. Il n'est pas non plus dit que les troupes françaises participeront effectivement aux opérations de combat, même si le déploiement a lieu.
Actuellement, les 1500 soldats français en Afghanistan ne sont pas proches des zones de combat, où la tâche ingrate d'essayer d'éradiquer les Talibans a été laissée aux troupes britanniques, américaines, canadiennes, néerlandaises et danoises (...)." Royaume-Uni - The Daily Telegraph(28.03.2008)
07 mars 2008
Rocard: Le capitalisme sombre sous l'immoralité
Tous derrière Laurence Parisot !
Le 28 mai 1890, Jean Jaurès publiait dans La Dépêche du Midi un superbe éditorial qu'il titrait "Patrons français, soyez fiers de l'être". Dans cet hymne à tous ceux qui exercent la difficile fonction de direction dans l'art de produire, il dit à la fois son admiration et son intelligence profonde de leurs risques, de leurs difficultés et de leurs peines. Il fixait en même temps, on l'a trop oublié, la ligne générale de la social-démocratie internationale dès lors que celle-ci a abandonné l'idée de remplacer le capitalisme et sa brutalité mais aussi l'économie de marché par l'administration centralisée de l'économie plus ou moins appuyée sur l'appropriation collective des moyens de production et d'échange.
Assurant la liberté d'entreprendre, de produire et de commercer, l'économie de marché est à la fois le point d'ancrage et la garantie de la liberté tout court dans notre civilisation. Elle est vieille de plus de trois mille ans. Vieux, lui, d'à peine plus de deux cents ans, le capitalisme y a ajouté – par la machine et l'épargne collectivement utilisée – un système de production de masse inouï dont on n'a jamais inventé ni l'équivalent ni le substitut.
Dès la fondation du capitalisme, nombreux furent ceux qui remarquèrent qu'il avait d'autant plus besoin d'éthique qu'il avait moins besoin de règles. Les créateurs de la théorie économique qui l'encadrait étaient presque tous des moralistes : Adam Smith, David Ricardo, François Quesnay… Et l'un des plus rudes patrons industriels de la première moitié du XXesiècle, Henry Ford, estimait que la capacité du capitalisme à éviter les règles étatiques paralysantes était directement liée à sa capacité de s'imposer une éthique exigeante. Notamment, par exemple, le principe qu'un patron ne saurait se payer plus de quarante fois le salaire moyen de ses salariés. Cette règle fut respectée jusque vers les années 1990.
Il est utile de se souvenir de tout cela quand explose en France le scandale de l'UIMM, aggravé du scandale de l'indemnité de départ de Denis Gautier-Sauvagnac – vingt-six fois le salaire annuel d'un agrégé de l'université – et compliqué du refus de la fédération patronale de la métallurgie d'accepter la remise en ordre exigée par la présidente du Medef, Laurence Parisot. Cette très efficace et droite présidente de PME a bien compris que l'affaire était essentielle. A l'évidence, il y a du souci à se faire si le système devient illégitime et inacceptable. Mais il y a beaucoup plus. Cet incident survient à un moment où tous les pronostics de croissance économique sont révisés à la baisse, où une crise bancaire et financière fait rage, bref où il semble que nous entrions dans une récession mondiale.
L'ouverture de la crise se fait dans le secteur des prêts hypothécaires américains. Elle est le résultat d'une technique bancaire nouvelle consistant à prêter massivement de quoi devenir propriétaire de son logement à toute une population aux revenus moyens ou faibles, sans se soucier des possibilités de remboursement. L'espoir du gain pour les prêteurs n'est plus fondé sur le paiement des loyers, mais sur la valeur des maisons que l'on expropriera et revendra autant que nécessaire. Un million trois cent mille Américains ont été ainsi expropriés ces deux dernières années et trois millions d'autres sont menacés. L'effondrement du système traduit la résistance sociale à cette situation. La rapacité bancaire s'est là débarrassée de tout scrupule découlant du fait que ses victimes étaient des êtres humains. La cause majeure de la crise est clairement l'immoralité.
Deuxième élément. Les détenteurs de ces créances douteuses savaient fort bien que les titres dont ils s'étaient ainsi rendus propriétaires étaient frelatés. Plutôt que d'analyser, de provisionner et de soumettre le tout aux régulateurs nationaux ou aux agences de notation, ils ont préféré mélanger ces titres avec d'autres, moins incertains, pour revendre dans le monde entier de tels paquets de crédits, dont le mélange avec des crédits dérivés assurait l'opacité totale. C'est une deuxième immoralité massive, également liée à l'esprit de lucre. Et c'est ainsi que toutes les grandes banques de la planète ont vu leurs bilans infestés de créances incertaines dont le montant est imprévisible : on parle de centaines de milliards de dollars. Les banques se sont mises à se méfier les unes des autres, et donc ne se prêtent plus, ce qui est le mécanisme même de l'aggravation de la crise financière en même temps que de sa transmission à l'économie physique, réelle. Ainsi nous acheminons-nous vers une récession aux proportions incalculables.
Troisième élément. Tout cela n'aurait peut-être qu'une gravité limitée à la seule sphère financière si au même moment nous ne rencontrions pas les prodromes d'une crise économique. De 1945 à 1975, le capitalisme reconstruit d'après-guerre, parce que sérieusement régulé, a connu dans le monde développé une croissance régulière et rapide (5% par an), une absence complète de crises financières internationales et surtout le plein-emploi partout.
Depuis les années 1990, la croissance est molle, inférieure de plus de moitié aux scores de l'ère précédente, les crises financières régionales ou mondiales se multiplient, et le quart de toutes nos populations sont soit au chômage, soit en travail précaire, soit encore exclues du marché du travail et tout simplement pauvres.
La principale cause de ce drame planétaire est le réveil de l'actionnariat. Celui-ci, plutôt maltraité de 1945 à 1975, s'est réveillé et puissamment organisé en fonds de pension, fonds d'investissements et fonds d'arbitrage ou hedge funds. Il a pris souvent le pouvoir et toujours de fortes minorités dans toutes les grandes entreprises de la planète. Il a partout pressuré les revenus du travail pour assurer de meilleurs dividendes. En trente ans, la part des revenus directs et indirects du travail a perdu près de 10% dans le partage du PIB dans tous les pays développés au bénéfice du profit et non de l'impôt.
La stagnation des salaires réels, l'externalisation des tâches vers des PME sans syndicats et soumises à l'aléa des renouvellements de contrats, la multiplication des contrats précaires et bien sûr la multiplication des OPA, moyens de soumettre les directions à l'obligation de mettre en œuvre ces pratiques, sont les diverses formes de diffusion de ces politiques. La baisse des revenus salariaux dans le PIB est celle des revenus les plus disponibles pour la consommation, qui, faute de moteur, devient faible. C'est l'essentiel de nos classes moyennes supérieures, qui, via les placements boursiers, a mis ses espoirs dans le gain en capital et non plus dans le résultat du travail. Nouvelle immoralité.
Quatrième élément. Les générations d'aujourd'hui deviennent âpres au gain. On a appris il y a deux ans comment les grandes banques ne peuvent actuellement éviter de surpayer leurs traders : ils s'en vont en Asie. Jérôme Kerviel a même démontré comment on pouvait être désintéressé pour soi-même en servant, jusque dans la démesure, un système fou d'accaparement. Les indignités cumulées d'un Antoine Zacharias [ancien PDG de Vinci qui a perçu 13 millions d'indemnités] ou d'un Noël Forgeard [ex-président d'EADS parti avec une prime de 8,5 millions d'euros], ou celles de l'UIMM sont presque peu de chose comparées à ce qui se passe ailleurs. Siemens, Volkswagen et la Bundespost sont confondues de corruption ou de fraude fiscale. Le nombre de sociétés en délicatesse avec la justice pour cause de trucages comptables, de délits d'initiés ou d'abus variés devient inquiétant. Nombre d'entre elles sont poussées à ces délits par leurs propres cadres.
Pour moi, la cause est entendue : le capitalisme sombre sous l'immoralité. Nous sommes en train de découvrir qu'il risque techniquement d'y succomber. Tel est le contexte de l'affaire de l'UIMM. Ne sourions pas de ce combat sans merci interne à une catégorie de gens à laquelle nous n'appartenons pas : les riches. Le problème est que leur voracité menace le système lui-même dans lequel nous vivons. Le combat de Mme Parisot nous concerne donc tous : il ne s'agit pas seulement de redonner sa dignité à un système qui en a bien besoin, mais surtout de lui permettre de revenir à un fonctionnement efficace et régulier. Nous avons choisi la libre entreprise. Elle exige de bons patrons, respectables et intègres. Sans éthique forte, il n'y a plus de capitalisme. Il va probablement devenir nécessaire que la règle publique y pourvoie.
Michel Rocard est député socialiste européen et ancien premier ministre
Le Monde du 05/03/2008
03 mars 2008
L'impopularité de Sarkozy
La rapidité de la disgrâce de Nicolas Sarkozy est sans précédent dans l’histoire de la Ve République. Sa côte de popularité est en chute libre, et son parti l’UMP, devrait enregistrer de mauvais résultats aux prochaines élections de la mi-mars.
Comment interpréter cette impopularité soudaine de Sarkozy ?
Les attaques à l’encontre de Sarkozy portent autant sur sa personnalité que sur son action au gouvernement. Peut-il incarner la France avec dignité et légitimité ? Peut-il transformer des discours en actions concrètes ? A-t-il perdu contact avec la réalité, entouré comme il l’est par un cercle de courtisans des médias ?
Aux yeux de la majorité des Français, Sarkozy a désacralisé la fonction. Il en a aboli la dimension symbolique en mélangeant sa vie privée à sa vie publique.
D’un côté, la fascination de Sarkozy pour les riches a contribué à le distancier du Français moyen.
De l’autre, son côté ostentatoire est jugé vulgaire par l’élite française traditionnelle qui fait tout pour se dissocier de quelqu’un qui démontre, par son éducation et ses réactions, qu’il n’est pas un des leurs.
Tout donne à penser que Sarkozy, auparavant obsédé par le pouvoir, a perdu tout contact avec la réalité après avoir atteint son but. Il n’est pas possible de déclarer son impuissance face à des coffres de l’État vides après avoir fait agressivement adopter une inutile et coûteuse baisse d’impôt pour les plus riches.
Et il n’est pas non plus possible d’adopter une attitude d’appel au sacrifice à la Churchill quand on se paie des vacances de luxe, hautement médiatisées, avec sa dernière fiancée.
De plus, si Sarkozy a sapé de manière irrémédiable la nature symbolique « sacrée » de la présidence, son gouvernement n’a pas été en mesure de prendre des mesures compensatoires rassurantes.
En multipliant les initiatives, en étant partout à la fois, en accélérant le rythme des réformes au risque de confondre la qualité et la quantité, en brisant les tabous et en brouillant la séparation entre laïcité et religion, Sarkozy a renforcé les doutes latents sur sa capacité à se transformer, de politicien en homme d’État, ou du moins en dirigeant responsable. L’influence de sa garde rapprochée est considérée comme excessive et dangereuse, marginalisant le gouvernement, le Parlement et son propre parti.
L’enjeu est ici la dignité de la fonction présidentielle et au-delà, la capacité de la France à se moderniser.
