SOCIAL-DÉMOCRATIE 06

Propager et diffuser des idées propres à favoriser la rénovation du socialisme et de la social-démocratie, associer tous les acteurs de la vie politique, sociale, économique sportive et culturelle intéressés.

17 novembre 2008

DSK voit dans le plan d'action du G-20 un pas important vers le renforcement de la coopération internationale

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Le Directeur général du Fonds monétaire international (FMI), M. Dominique Strauss-Kahn, a salué aujourd'hui l'issue du Sommet du G-20 sur les marchés financiers et l'économie mondiale, voyant dans le plan d'action adopté à cette occasion un pas important franchi par la communauté internationale vers le renforcement de la coopération pour surmonter la crise financière mondiale et étayer la capacité du FMI à contribuer à cette entreprise.

« Le sommet d'aujourd'hui était important au regard de ses participants. Un nouvel ordre économique mondial se dessine, plus dynamique et plus inclusif que n'importe quel autre » a précisé M. Strauss-Kahn, ajoutant que « l'importance de ces rencontres tient également à ce qui y a été convenu. Je citerai comme résultat le plus remarquable de la réunion de ce week-end l'accord sur un plan d'action et la détermination de tous les participants à le mettre en oeuvre de façon énergique et intégrale. Le FMI entend appuyer vigoureusement ce travail, ainsi que le préconise le G-20 ».

« Je me réjouis de ce que les dirigeants du G-20 aient appuyé vivement le rôle important que joue le FMI dans la gestion des crises et dans la réforme de l'architecture financière internationale » a déclaré M. Strauss-Kahn, qui a précisé : « outre l'aide que nous apportons à certains pays membres en difficultés, en mobilisant un soutien rapide et effectif, nous avons créé une nouvelle facilité de liquidité à court terme et continuons de revoir nos instruments et mécanismes ».

M. Strauss-Kahn a souligné la détermination des dirigeants du G-20 à agir de façon concertée pour relever les défis macroéconomiques mondiaux, en agissant à la fois sur la politique monétaire et la politique budgétaire. La modération des risques d'inflation offre la possibilité de relâcher la politique monétaire. Cela sera certes important, mais ne suffira pas.

M. Strauss-Kahn a également salué l'importance attachée à la relance budgétaire, qu'il juge désormais essentielle pour renouer avec la croissance mondiale : « les plans de relance des pays réussiront d'autant plus à accroître la production intérieure que les principaux partenaires commerciaux auront également adopté ce type de plan ».

La Déclaration du Sommet reconnaît que certains pays jouissent d'une plus grande marge de manoeuvre que d'autres. M. Strauss-Kahn a ainsi ajouté « Nous estimons que les pays - avancés ou émergents - dont les dispositifs de politique budgétaire sont les plus solides, qui sont mieux à même de financer une expansion budgétaire et dont la dette est manifestement la plus viable doivent ouvrir la voie ».

M. Strauss-Kahn a par ailleurs salué l'engagement des dirigeants à renforcer les moyens et les capacités du FMI. Il a ainsi, une fois de plus, remercié le Premier Ministre japonais, M. Aso, pour son offre généreuse d'apporter 100 milliards de dollars au FMI afin d'aider à financer les prêts aux pays touchés par la crise.

M. Strauss-Kahn a souligné l'appui du G-20 au renforcement de la mission du FMI en matière de surveillance macroéconomique, de prêts aux pays membres en difficultés et d'assistance au renforcement des capacités dans les pays émergents et en développement. Il s'est dit « particulièrement satisfait de la détermination de tous les membres du G-20 à entreprendre des Programmes d'évaluation du secteur financier (PESF) », ajoutant que « le FMI est prêt à s'atteler immédiatement à ces évaluations dans l'intérêt des pays du G-20 qui n'ont pas encore entrepris un PESF ».

M. Strauss-Kahn se réjouit de ce qu'il ait été convenu de renforcer le rôle du FMI dans ses conseils de politique macro-financière, et notamment de la demande formulée à l'intention du FMI et d'autres instances pour qu'ils élaborent des recommandations destinées à diminuer la procyclicalité dans les régimes réglementaires. Selon lui « c'est aujourd'hui quelque chose de très important ».

Il a également évoqué l'engagement du G-20 à ne pas ériger de nouvelles barrières au commerce ou à l'investissement durant les 12 mois à venir et précisé que « les régimes ouverts d'échange et d'investissement sont très importants pour la croissance ».

« La Déclaration transmet en outre un message important, signalant que le monde est déterminé à faire en sorte que le FMI, la Banque mondiale et les autres banques multilatérales de développement disposent de moyens suffisants pour aider nos pays membres à surmonter la crise ».

M. Strauss-Kahn a par ailleurs noté que le plan d'action souligne le rôle que le FMI est appelé à jouer dans sa mise en oeuvre, en indiquant notamment des mesures immédiates à entreprendre d'ici le 31 mars 2009. Il a salué l'accord sur les principes de réforme des marchés financiers, et notamment l'engagement à renforcer la coopération internationale. « Le rôle du FMI dans la réforme des marchés financiers s'appuie sur sa responsabilité de surveillance du système financier mondial, conformément à la mission initialement confiée par l'accord de Bretton Woods. Il s'appuie également sur notre capacité d'analyse des liens entre les marchés financiers et l'économie réelle. Nous avons déjà vu combien ces liens peuvent être importants. Le monde doit mieux les appréhender, et le FMI fera ce qui lui incombe pour veiller à ce qu'il en soit ainsi ».

M. Strauss-Kahn a enfin déclaré : « Je me réjouis de constater que désormais de nombreux pays sont impliqués dans les discussions, aussi bien directement que par le biais d'organisations internationales, dont le FMI, qui représentent la quasi-totalité des pays de la planète. Je suis très satisfait du déroulement de la première série de discussions ».

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09 novembre 2008

Que penser du "protectionnisme européen" d'Emmanuel Todd?

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Au rayon pensée unique, on ne trouve nulle trace d'Emmanuel Todd, historien, démographe, sociologue, auteur incommode, notamment de « L'illusion économique », Todd ne pratique pas cette légère flexion qui caractérise les penseurs en phase de récupération intellectuelle par le pouvoir. Il serait même « tabou et irrécupérable » sur ce plan. L'esprit de famille ! Il publie aujourd'hui (1) un essai sur la société française et ses dérives, le vide éducatif et religieux, l'aveuglement des responsables politiques, la perversion du libre-échange, la possibilité d'une nouvelle lutte des classes... Lucide constat sur la crise de notre système démocratique. Et rude charge contre Nicolas Sarkozy. On trouve enfin dans ce livre de chercheur l'espoir en un « protectionnisme européen ». L'une des issues - et sa préférence - pour échapper à la crise et sauver la démocratie.

Tout d'abord, quelle leçon de démocratie vous inspire l'élection de Barack Obama ?

On a assisté à un phénomène où le plus important est la désignation du candidat par les sphères supérieures de la société et la présentation d'un programme économique minimum acceptable par le peuple. Très clairement, les milieux financiers et les élites avaient fait le choix d'Obama avant même qu'il soit élu et la surprise a été l'élimination du facteur « racisme », pourtant ancré structurellement et historiquement dans la société américaine.

Quelle démocratie peut se dessiner aux Etats-Unis ?

L'Amérique va retrouver un président intelligent, exceptionnel, capable d'affronter une situation de déroute économique. Gestionnaire d'un pays en décomposition, Obama peut soit « conserver l'empire » et continuer à vivre aux crochets du monde avec un gigantesque déficit commercial, ou, s'il est un grand président, commencer la longue marche vers le retour à l'équilibre des échanges extérieurs, la reconstruction de l'industrie... Je ne suis pas très optimiste : dans cette Amérique qui a perdu l'habitude d'affronter ses problèmes, les fondamentaux de l'économie sont catastrophiques.

Comment jugez-vous la volte-face des dirigeants et des gouvernements qui sont passés du tout libéral à l'interventionnisme d'état ?

Je ne crois pas à un « retour de l'Etat » providentiel. Le renflouement des banques est un nouveau pas dans la mise en question de la démocratie. En France, Nicolas Sarkozy n'est qu'un courtier dans cette affaire. Les banques ont pris les états en otages et nous avec ! Ce qui choque, c'est l'état au service des banques, des milliards injectés sans pour autant changer le système, des politiques qui s'autocongratulent, décrochés de la réalité. Je trouve les élites en panne de solutions égalitaires et progressistes et la société très amorphe.

Qu'est-ce qui, en France, indique pour vous un déclin de la démocratie ?

Je mets en perspective une longue évolution historique, une situation économique très complexe, l'évolution idéologique et religieuse depuis les années 60, la croyance catholique qui structurait le champ politique, la décomposition de ce dernier... et ce n'est pas réjouissant. J'essaie notamment d'expliquer comment Nicolas Sarkozy a surgi dans ce contexte et en quoi il est une clé d'entrée des problèmes de la société française.

Vous y allez fort avec ce président dont vous faites un « symptôme » des mauvaises tendances de cette société ! Comme on dit, pourquoi tant de haine ?

Sarkozy a été « l'élu de la peur », notamment grâce à la crise des banlieues et face à Ségolène Royal, candidate absurde dont l'incompétence faisait aussi peur que la brutalité de son adversaire. Il s'est aussitôt affiché avec des amis milliardaires et ne sait pas se tenir. Jamais, comme lui, un président n'avait provoqué ainsi dans les banlieues pour récupérer les voix du Front National, inclus des socialistes dans son gouvernement, insulté des gens dans des manifestations publiques, exposé sa vie privée... Je n'attaque pas le personnage, mais le symptôme. Il s'est créé un état d'apesanteur dans lequel il peut se permettre tout cela et il a surgi dans un système sans croyance collective structurante. Car ce sont les idées dominantes qui importent, notamment, en économie, ce que dictent les classes supérieures pensantes.

Votre charge anti-sarkozyste semble « datée », des premiers mois de sa présidence. N'a-t-il pas changé depuis, notamment à l'épreuve de la crise mondiale ?

Je ne pense pas, mais ce n'est pas la question ! Je parle du « moment Sarkozy ». Ce qu'on a vu pendant dix mois est édifiant et concerne le vrai sujet : vide religieux, islamophobie, possible émergence d'une lutte des classes, baisse de niveau de vie des jeunes diplômés, tentation de la droite d'instrumentaliser toutes les inquiétudes, notamment autour de l'immigration... On a vu la récupération ridicule de la Marseillaise sifflée au stade de France. Mais le Parti socialiste - sa hiérarchie - est presque plus inquiétant pour le suffrage universel. Il se refuse à proposer un programme économique de type protectionniste et se comporte comme un parti de notables face à un « bas peuple » incapable de comprendre.

Quelle est la faute majeure de cette élite qui vous désespère ?

Elle ne présente pas un choix clair sur les questions économiques - globalisation, libre-échange, écrasement des salaires... et chaque élection devient plus problématique. On est dans une démocratie de manipulation où l'on crée des problèmes et des affrontements artificiels. Pour ce système il n'y a que trois solutions possibles : l'ethnicisation et la thématique identitaire, tentation de la droite après l'implosion du Front National - mais Sarkozy n'a pas convaincu grand monde sinon la base électorale des petits commerçants - la perversion ou la suppression du suffrage universel, enfin le protectionnisme européen. Mais on ne pourra indéfiniment laisser en place un système économique qui angoisse et affaiblit autant la population.

Peut-on dire que la lutte des classes, sous des formes nouvelles, a de beaux jours devant elle ?

Il n'y a pas de structuration collective, mais on sent monter une révolte, sans violence mais déterminée, des classes moyennes contre les classes supérieures. L'histoire s'accélère et nous rapproche de cette échéance. Seul le 1 % supérieur de la société profite de la richesse, dans un système économique « auto bloquant » : si tous les gains vont à cette frange, on risque des affrontements désordonnés et des dérives autoritaires et le système s'arrête. C'est cette menace qu'on est en train de vivre.

Le « protectionnisme européen », dernière chance de la démocratie. Pouvez-vous préciser ?

C'est la seule issue possible à une échelle raisonnable, l'économie française ne pouvant se protéger seule. La pression externe à la baisse sur les salaires (Chine, Asie...) paralyse la demande intérieure. Le protectionnisme européen permettrait de mettre en place des barrières dans un espace de 450 millions d'habitants pour la faire cesser et échapper à cette spirale d'étouffement qui rend invivable une démocratie. Je décris l'incertitude, pas la disparition d'un système... C'est une forme d'optimisme ! Mais quelle confusion dans l'esprit des gens qui associent libre-échange et liberté ! Je distingue la mondialisation - formidable pour la conscience collective, le rapprochement des connaissances et des cultures - et son côté obscur, la globalisation, qui nous asphyxie. Je donne enfin un carnet de route pour négocier avec l'Allemagne, notre partenaire historique.

Et vous enfoncez à nouveau Nicolas Sarkozy!

Oui mais la réalité est que sa personnalité - agité, donneur de leçons... - est un problème. Et, vu de l'étranger, une souffrance ! Il exaspère et navre la classe politique internationale, surtout ceux qui sont stratégiquement importants pour nous au coeur de l'Europe, dont l'Allemagne. Et si le couple franco-allemand ne communique plus, rien ne peut se passer.

Après la démocratie... la démocratie ?

A condition de faire fonctionner l'Europe à l'endroit pour qu'elle devienne l'instrument d'une véritable régulation économique et impose la préférence communautaire. Elle sera alors le centre d'une nouvelle forme de démocratie, à l'écoute et dans l'intérêt des populations. Mais tout dépendra de l'intensité de la crise économique mondiale. Si elle empire, même les Etats-Unis, qui sont allés loin dans leur déstructuration industrielle et leur dépendance aux importations du monde, seront incapables, Obama ou pas, de la maîtriser.

1. « Après la démocratie », Gallimard

Par Jacques Gantié(Nice Matin)

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05 novembre 2008

Michel Rocard : "La gauche pose dès l'abord la question de la redistribution des richesses, ce que Sarkozy ne fait pas"

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La crise résiste aux interventions étatiques. En verra-t-on un jour le bout ?

Pour le savoir, il faut d'abord poser le bon diagnostic. Or, ce qui frappe, c'est le silence de la science. Les grands économistes se taisent. Les politiques ne parlent que de finance. Et ils n'osent pas appeler un chat un chat. La vérité, c'est que planquer des créances pourries parmi d'autres, grâce à la titrisation, comme l'ont fait les banques, c'est du vol. Les précautions de vocabulaire sont malséantes. Nommer correctement les choses permet de bien appliquer la sanction. On reste trop révérencieux à l'égard de l'industrie de la finance et de l'industrie intellectuelle de la science financière. Des professeurs de maths enseignent à leurs étudiants comment faire des coups boursiers. Ce qu'ils font relève, sans qu'ils le sachent, du crime contre l'humanité.

L'hyper-sophistication de la finance, que vous dénoncez, n'a-t-elle pas permis, pendant des années, de soutenir la croissance mondiale ?

Je ne le crois pas. La montée en puissance des produits dérivés résulte d'une désorganisation de l'économie réelle, qui elle-même découle de la décision prise en 1971 par Richard Nixon et, déjà, Dick Cheney de décrocher le dollar de l'or. Le commerce qui, jusque-là travaillait à changes fixes, a été menacé par des changes flottants. Tout est devenu volatile, imprévisible. Il a fallu se couvrir, inventer les combines les plus tordues pour tenter de réguler la valeur des titres sur lesquels on travaille. Cela a donné les produits dérivés, des échanges d'option pour l'avenir sans échange de produits réels. A partir de là, l'économie a été plus abstraite. Tout s'est mis à reposer sur la confiance, tout est devenu plus fragile. On a eu une bulle sur l'immobilier, une autre sur le pétrole, qui ont crevé lorsque les prix du marché ont cessé d'augmenter régulièrement. Voilà comment l'appétissante finance mondiale fait supporter à l'ensemble de la société un taux de risque anormal.

Mais on ne peut pas revenir en arrière, l'étalon-or, c'est fini !

On peut, en revanche, réfléchir à un autre système. Le dollar est la monnaie mondiale, mais cela fait des dizaines d'années qu'il ne remplit plus son rôle de monnaie de réserve mondiale. Ce sont les fonds souverains et le pétrole qui jouent ce rôle, car la quasi-totalité des fonds souverains est à dominante pétrolière. Est-ce raisonnable ? Si la croissance repart, elle va pousser les cours du pétrole à la hausse, ce qui est très dangereux. Il vaudrait mieux laisser le pétrole hors du coup, s'obliger à des économies d'énergie et, pour ce faire, décider, par exemple, qu'on achète le pétrole avec la monnaie des quotas carbone inventés à Kyoto. Et, parallèlement, mettre en place un directoire monétaire à quatre ou cinq avec le dollar, l'euro, le yuan chinois, la roupie indienne, peut-être le yen. La stabilisation du système est à ce prix-là.

Quelle chance avez-vous d'être entendu ?

A ce jour, elle est faible. Il est plus prudent de viser des solutions plus consensuelles. Encore faut-il ne pas se tromper sur ce qui se passe. Aucun économiste n'a encore posé la vraie question : quel aurait été l'impact de cette crise financière si elle avait frappé une économie réelle bien portante ? Depuis une vingtaine d'années, les pays développés s'échinent, sans y parvenir, à retrouver la moitié de la croissance qu'ils ont connue durant les Trente Glorieuses, et un quart de leurs habitants sont fragilisés, parce qu'ils sont pauvres, chômeurs ou travailleurs précaires. Cette fragilisation est une gangrène. C'est elle qui fait que les citoyens votent n'importe quoi et n'ont plus confiance dans leurs dirigeants. On s'est mépris sur le non au référendum sur le traité constitutionnel européen. Ce n'était pas un refus de l'Europe. C'était un non à la dérégulation du marché du travail.

Où est la solution ?

On ne s'en sortira pas sans un meilleur partage des revenus, un meilleur équilibre entre salaires et profits. Henry Ford (1863-1947), qui a contribué à sauver le capitalisme notamment au moment de la crise de 1929, disait : "Je paie mes salariés pour qu'ils achètent mes voitures." Après la guerre, on a reconstruit le capitalisme autour de l'idée de fortes rémunérations. Aujourd'hui, la part des salaires et des prestations sociales a diminué d'une dizaine de points dans le produit intérieur brut. L'actionnaire se frotte les mains, mais le salarié est trop pauvre pour soutenir l'activité. C'est la raison pour laquelle cette crise est grave et risque d'être longue.

Pour en sortir, il faut d'abord être capable de produire un diagnostic partagé. On en est loin. En mai, nous avions adressé une lettre ouverte à Manuel Barroso, président de la Commission européenne, et à Nicolas Sarkozy, futur président de l'Union européenne. Cette lettre intitulée "La finance folle ne doit pas nous gouverner", cosignée par des sociaux-démocrates comme Jacques Delors, Helmut Schmidt, Lionel Jospin, et des libéraux comme Otto Graf Lambsdorff et Jacques Santer, réclamait la création d'un comité de crise européen, composé des dirigeants politiques, d'économistes renommés et d'experts financiers pour parvenir à ce diagnostic commun. Nous n'avons pas eu de réponse.

Depuis, la crise boursière est intervenue et des mesures ont été prises...

Après un faux départ, Nicolas Sarkozy a réussi à mobiliser intelligemment les pays d'Europe pour soigner l'aspect financier et bancaire de la crise. Il plaide aussi pour un gouvernement économique européen. Je l'approuve, mais il faudra des années pour obtenir un consensus et rendre cette instance opérationnelle. D'ici là, les gouvernements nationaux doivent s'entendre sur des mesures simples pour mieux réguler le système : limiter l'usage des produits dérivés, lutter contre les paradis fiscaux, revoir le fonctionnement des fonds de pension en les obligeant à avoir des comportements liés au long terme. Il faut convaincre l'actionnaire que la course au profit immédiat est destructrice. Elle menace l'appareil de production, précarise l'emploi et constitue un danger pour la démocratie.

C'est la fin du libéralisme ?

Pas du tout. Et en pleine crise, la gauche pourrait faire l'économie de ce genre de controverses. Historiquement, les libéraux - Adam Smith (1723-1790), Thomas Malthus (1766-1864), David Ricardo (1772-1823) notamment - étaient des moralistes, des gens qui avaient une pensée sociale visant à intégrer la liberté humaine dans l'organisation de la société. Pour aucun d'eux, la liberté n'était le droit de faire n'importe quoi, elle avait besoin d'être canalisée par des règles. La crise actuelle ne remet pas en cause le libéralisme. En revanche, elle sonne le glas de l'ultralibéralisme, cette école de pensée criminelle fondée par Milton Friedman (1912-2006) qui voulait croire que l'équilibre du marché est optimal et que moins on a de règles, plus on a des chances d'arriver à l'"optimalité". Elle a imprégné la droite américaine et une partie de la droite européenne. Elle a heureusement épargné les chrétiens-démocrates allemands et la droite française, encore très gaulliste.

Quand vous entendez Nicolas Sarkozy réhabiliter l'Etat, annoncer la création d'un fonds stratégique d'investissement, vous saluez sa conversion à gauche ?

Nullement. Pour résoudre la crise, nous avons besoin de deux choses : du pragmatisme et des règles. Cela, la droite peut le faire. Mais la gauche pose dès l'abord la question de la redistribution des richesses, ce que Nicolas Sarkozy ne fait pas.

Au nom de ce pragmatisme, auriez-vous voté le plan de soutien bancaire de Nicolas Sarkozy ?

Naturellement, tout en disant qu'il ne résout pas les problèmes de fond. Je ne supporte pas l'opposition systématique. Les Français non plus.

La crise ne risque-t-elle pas d'avoir de graves conséquences sur les pays du Sud ?

La demande venant du Nord va être amputée et les pays du Sud vont gravement le ressentir. Il faudra accroître l'aide au développement, quantitativement et qualitativement. D'autant que la crise risque de porter les pays du Nord à se fermer encore un peu plus. Plus les temps sont durs, plus le chômage menace, plus le travail se précarise et plus la peur de l'autre s'accroît. Or la peur est mauvaise conseillère. Le cas de l'Europe est exemplaire : il nous faudrait accueillir 2 ou 3 millions d'immigrés par an pour que, sur le long terme, nos populations restent stables et que nos retraites soient assurées. Tout le monde le sait. Mais cette nécessité ne suffit pas à convaincre.

"La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part", disiez-vous en 1989. Et aujourd'hui ?

Nous essayons tous de contenir l'immigration venant des pays pauvres, qu'on ne peut quantitativement absorber. Le problème est de le faire avec décence et humanité. Et de s'en tenir à des critères clairs. Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux (ministre de l'immigration) disent vouloir une immigration de travail et affirment développer une politique respectueuse des droits de l'homme. Mais, sous couvert d'agir au "cas par cas", on se met à expulser sans discernement des travailleurs sans papiers mais intégrés. Il y a là un double langage malhonnête. D'autant plus que policiers et préfectures sont soumis à des quotas d'expulsion, ce qui les pousse à agir sans tenir compte d'aucun critère et produit des drames déshonorants pour un pays civilisé. Les sans-papiers qui ont un travail ont vocation à être régularisés. Nous sommes passés d'une politique nécessaire et dure à une politique inhumaine et scandaleuse.

Face à cela, la société civile n'a-t-elle pas un rôle de garde-fou à jouer ?

Si. Et à ce titre, il n'est pas admissible de vouloir dominer le pouvoir d'investigation et de contrôle des associations humanitaires. La tentative qui est faite de retirer à la Cimade la défense des étrangers en rétention pour confier cette mission à des associations dont l'expérience, la libre expertise et l'indépendance sont moins assurées est inquiétante pour les droits de l'homme. La Cimade a toujours agi avec esprit de responsabilité, elle ne s'est jamais permise de demander l'ouverture générale de toutes les frontières. Elle est dure lorsqu'elle observe des traitements dégradants. Premier ministre, j'y ai moi-même été confronté, mais nous étions chacun dans notre rôle et ses critiques m'ont été utiles pour éviter les dérives. Je crains que le souci du gouvernement actuel ne soit de diminuer l'opposition à ses mauvaises pratiques, ce qui ne ferait qu'aggraver le degré d'inhumanité de sa politique.

Propos recueillis par Françoise Fressoz et Laetitia Van Eeckhout (Le Monde)

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01 novembre 2008

Les devoirs de la social-démocratie

Il y a quelques jours à peine, la social-démocratie était considérée par beaucoup comme agonisante, désormais sans utilité. Son temps était passé. La situation actuelle rend cependant son actualité et sa pertinence au projet social-démocrate, au cœur d’une crise profonde qui a obligé les autorités élues et non élues des pays développés à tenter de reprendre le contrôle d’une situation dramatiquement compromise. L’heure de la social-démocratie pourrait-elle à nouveau sonner ? Oui si elle est capable d’assumer intellectuellement et politiquement ses responsabilités dans cette crise.

D’abord, affirmer le sens de son action et le cadre dans lequel elle doit être conduite. La social-démocratie moderne, celle née après la grande crise de 1929, tout en continuant à critiquer les inégalités et les irrationalités créées par le capitalisme, a admis que sa capacité à assurer la production de richesses et le développement prêtait de moins en moins à discussion. Elle a été en position de force, surtout au lendemain de la seconde guerre mondiale, pour concevoir un compromis central entre l’idée socialiste et le capitalisme et obliger celui-ci à l’accepter. Ce compromis reposait sur l’idée, selon une formule en vogue dans la social-démocratie de l’Europe du Nord, que «  le marché est un bon serviteur mais un mauvais maître ».  Il a permis, là où il a été à l’œuvre, de façonner les sociétés les moins égalitaires et les plus humaines qu’ait connues l’histoire de l’humanité. L’enjeu actuel pour la social-démocratie est de prendre appui sur cette nouvelle crise, qui pourrait être plus grave que la précédente, pour mettre en oeuvre un nouveau compromis avec le capitalisme. Pour y parvenir deux conditions doivent être réunies.

La première est de ne pas revenir en arrière sur le cheminement idéologique qui historiquement est celui de la social-démocratie. Il ne s’agit pas de dire en général qu’il faut « changer de système » ce qui ne veut rien dire dans le monde globalisé d’aujourd’hui, mais d’encadrer le marché, de l’ »encastrer » pour reprendre une expression de Karl Polanyi, car, sinon,  il n’y aurait pas d’autre alternative réelle que l’économie administrée – étant donné que l’économie sociale, si elle était généralisée, connaîtrait également des formes de concurrence, comme l’ont montré les théoriciens du « marché socialiste ». Et cette alternative, bien peu de gouvernements à travers le monde la privilégient, compte tenu des échecs passés – et présents. Adopter dans ces conditions une position définie essentiellement par l’anticapitalisme ou l’anti-mondialisation laisserait la social-démocratie sur le bord de la route sans moyen de maîtriser l’avenir de nos pays et de nos sociétés et laissant à d’autres le soin de le faire. Il faut donc abandonner un discours idéologique qui n’a strictement aucun effet concret  pour un discours et, surtout, une action qui remettent réellement la social-démocratie en selle comme force de proposition et de gouvernement non seulement en France, mais dans le monde.

Ce nouveau compromis entre une nécessaire économie de marché  et une volonté sociale collective, doit imposer une socialisation raisonnable des gains et une régulation suffisante, à la fois, pour éviter des pertes telles que l’ensemble des sociétés en soient profondément marquées, comme ce fut le cas il y a quatre-vingt ans et comme, malheureusement, cela risque d’être le cas demain, et pour réduire les inégalités que le capitalisme crée naturellement. Le cœur de la croyance social-démocrate est la conviction que les sociétés peuvent exercer sur elles-mêmes une certaine maîtrise de leur destin et de leur fonctionnement. Il s’agit donc, aujourd’hui comme lors du premier compromis social-démocrate de réformer le capitalisme, non d’en prôner la disparition, pour tirer parti des ressources de l’économie de marché dans le sens des besoins humains et de la présercation des équilibres écologiques.

La seconde condition est de refaire du projet politique européen le grand projet social-démocrate, projet que la social-démocratie n’aurait pas dû laisser s’affaiblir au cours des dernières années et que collectivement elle a été incapable de porter quand elle en avait les moyens politiques à la fin des années 1990. La véritable protection des européens ne passera pas par les Etats agissant isolément, comme la situation actuelle le démontre amplement, mais par une puissance politique européenne. Certes, une meilleure coordination des Etats est nécessaire, nous venons de le voir. Mais la crise a montré aussi que les Etats ont perdu du temps en faisant passer leurs intérêts propres avant ceux de l’Europe elle-même, avant de comprendre qu’il n’y avait d’autre solution qu’européenne puis ensuite mondiale. Quant aux institutions supranationales européennes, si la banque centrale, qui jouit d’une certaine autonomie, a su vite réagir, en revanche, la Commission, moins autonome, n’a pas joué le rôle qu’elle aurait dû, étant obligée de laisser les Etats tâtonner avant de se rendre à l’évidence de la nécessité d’une politique européenne.

Qui ne voit, en effet, que l’affaiblissement de la social-démocratie, depuis dix ans, en Europe correspond à la crise de la construction politique européenne. Que la crise du projet européen entraîne la crise de son projet tout court. Il est clair que si le premier compromis social-démocrate ne pouvait se fonder qu’au niveau des États nations, le futur compromis social-démocrate ne peut s’établir qu’au niveau européen et au-delà. Les partis socialistes devraient être capables aux prochaines élections européennes de présenter ensemble un projet unique pour un nouveau compromis social-démocrate européen. C’est l’unique condition de la relance de la social-démocratie européenne. Ce projet doit assumer la tension fondatrice de la social-démocratie, tension entre la puissance publique et le marché, tension qui lui donne son efficacité mais surtout son identité. Un projet qui n’attend pas tout de l’Etat mais qui assume en dernier recours le rôle de la puissance publique comme assurant la paix civile et la solidarité. Or cette puissance publique doit avoir demain une forte dimension européenne.  Si la social-démocratie ne  veut pas  être l’acteur principal de ce projet, elle déclinera irrésistiblement, car au cœur du projet social-démocrate demeure une aspiration internationaliste, dont l’espoir européen est une dimension essentielle. Face aux dangers des replis nationaux communautaristes et aux tentations autoritaires que la crise va exacerber, la social-démocratie doit  rester ferme dans son attitude d’ouverture. Là est son identité véritable, la source de ses succès passés et la promesse de son renouveau.

Par Alain Bergounioux et Gérard Grunberg.

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